Sur les traces d’Usain Bolt et du sprint jamaïcain

Bolt, la partie émergée de l'iceberg du sprint jamaïcain

Au travers de Bolt, la suprématie. Voyage en Jamaïque, l’île au trésor du sprint, publié chez Hugo Sport, Richard Moore remonte la piste d’Usain Bolt et nous dit tout sur l’athlétisme jamaïcain. Tellement actuel, à l’heure des Jeux Olympiques de Rio.

Usain Bolt, un homme face à son destin. En plein JO de Rio 2016, les projecteurs sont braqués sur lui : le Jamaïquain, LA star du sprint mondial, après ses triplés olympiques de Pékin en 2008 et de Londres en 2012, visera à nouveau l’or sur le 100 m, 200 m et le relai 4 x 100 m. Du jamais vu, à la hauteur de ce champion, qui a largement dépassé les frontières de l’athlétisme et du sport. L’Histoire est en marche.

Si, en ce moment, tous les regards convergent fort logiquement vers Bolt, il ne faut pas oublier l’ensemble du sprint jamaïquain qui depuis le début du XXIe siècle, semble ne pas avoir d’égal, reléguant américains et européens aux seconds rôles : Powell, Blake, Weir, Campbell-Brown, Fraser-Pryce, autant de grands noms à également associer aux succès de l’athlétisme jamaïcain.

Dès lors, les questions devant une telle suprématie sont nombreuses. Comment une île si petite, avec les difficultés que nous lui connaissons (violence, pauvreté, manque d’infrastructures, isolement, etc.) peut-elle engendrer autant de champions ? Y a-t-il une spécificité et un savoir-faire jamaïcains ? Et le dopage dans tout cela ? Ces performances que, parfois, certains détracteurs jugent impossibles ne sont-elles pas le fruit d’un quelconque appui médical ?

Toutes ces questions, Richard Moore, journaliste d’investigation renommé outre-manche (The Guardian) et apôtre du sportswriting se les est posées. « Peut-on croire en nos héros ? Peut-on encore oser espérer ? ». Pour tenter d’y répondre, sans aucun parti-pris, il s’est rendu plusieurs fois en Jamaïque, à la source, et a multiplié les rencontres et les échanges. Tout est consigné et retranscrit, tel quel, Bolt, la suprématie. Voyage en Jamaïque, l’île au trésor du sprint paru en juin aux éditions Hugo Sport.

La Jamaïque, un cadre si unique

En Jamaïque, le sprint est une véritable institution. Tout au long du XXe siècle, des précurseurs (Herbert Mc Kenley, Gérald Claude Foster, etc.) ont successivement posé les fondations de ce qu’est aujourd’hui l’athlétisme de cette île des Caraïbes : quelque chose d’unique, une cause nationale.

La force d’une telle réussite réside dans le fait que la grande majorité des sprinters jamaïquains reste collectivement, comme un bloc uni, en Jamaïque et bénéficie d’un accompagnement, tout au long de son ascension, spécifique. Il vaut mieux rester sur son île, avec son état d’esprit et sa douceur de vivre particulier, malgré, souvent, des infrastructures, qui laissent à désirer, plutôt que de s’exiler aux Etats-Unis pour une quelconque bourse d’études reluisante. Certains y voient là, un véritable supplément d’âme ! D’autant plus que dans un quotidien difficile (violence, chômage, etc.), l’athlétisme est pour tout jeune qui veut s’en sortir, un rare et inespéré exutoire.

Dès leur plus jeune âge, sur l’ensemble de l’île, les jeunes insulaires, sont initiés au sprint et s’affrontent déjà dans des compétitions scolaires locales. Ensuite, les collèges, les lycées puis les universités de l’île, qui sont plus valorisées par les chronos de leurs champions que par le niveau de leur scolarité, luttent pour attirer les meilleurs coureurs dans leur rang. Pour cela, chaque institution dispose d’un véritable réseau de recruteurs qui maille tout le territoire. Dès lors, tout espoir qui intègre ces structures se voit pourvu d’une éducation et surtout d’un entraînement digne de vrais champions.

L’investissement en vaut la chandelle, car il faut être prêt pour les Champs. En effet, chaque année, ces écoles (Calabar étant la plus connue car elle a vu passer quelques-uns des plus grands sprinters insulaires dont Bolt) s’affrontent sur la piste, à Kingston, devant plus de 35 000 spectateurs. Les Jamaïquains, pour qui le sprint est aussi puissant qu’une religion, se battent pour assister aux performances des Bolt de demain. L’enjeu les écoles y est donc énorme, elles jouent leur renommée chaque année sur quelques tours de pistes !

Fort logiquement, la pression du résultat, pour son école, face à un public plus qu’exigeant, est énorme pour ces jeunes champions. Certains se transcendent et tutoient les records des séniors dès la fin de leur adolescence. D’autres, après quelques coups d’éclats, sombrent (blessures, mental) et disparaissent des radars. Ainsi, pour un Usain Bolt, combien d’étoiles filantes déchues ?

Une fois ces talents confirmés, leur éclosion est sécurisée et confortée par des clubs, véritables armadas et usines à sprinters, qui ont pignon sur rue. Deux se tirent la bourre, incarnés par deux entraîneurs starifiés : le MVP de Glen Mills (Usain Bolt, Yohan Blake) et les Racers de Stephen Francis (Asafa Powell, Shelly-Ann Fraser).

Bolt, Puma, Jamaïque = une belle équation
Bolt, Puma, Jamaïque = une belle équation

Et si jamais quelque chose bloque, rassurez-vous, l’Etat jamaïcain n’est jamais loin ; il influence, facilite, agit. Par exemple, c’est grâce (ou à cause) du gouvernement de l’époque que Bolt, adolescent, a quitté sa terre natale pour venir s’entraîner dans la capitale. Et lorsque le sprint jamaïcain est accusé de dopage, le pouvoir n’est jamais loin pour venir à son secours.

Dopage or not dopage ?

En effet, le dopage, ou plutôt, les fortes suspicions qui entourent les exploits des stars jamaïcaines, sont nombreux. D’une part, quelques récents contrôles positifs (Powell, Blake, Campbell-Brown) sont survenus. D’autre part, il apparaît évident que la Jamaïque peine (à l’insu de son plein gré ?) à mettre en place une vraie politique nationale de lutte contre le dopage et a prouvé sa volonté énergique de rattraper le retard abyssal. La création d’une agence antidopage (Jadco) en 2008 n’est pas suffisante  (contrôles trop rares, peu de réel pouvoir d’investigation, etc.)

Face à ses nombreux détracteurs, certains affirment même l’existence d’un réel dopage d’Etat, l’univers de l’athlétisme jamaïcain se défend. Quand on connaît le manque de moyens financiers, humains et techniques en Jamaïque et l’amateurisme qui y règne, il devient difficile d’imaginer la mise en place opérationnelle d’un réseau de dopage à si grande échelle.

De plus, les contrôles positifs ne sont pas niés mais résulteraient plus d’un manque de vigilance, d’une désinformation et d’erreurs stupides que d’une réelle volonté d’optimiser les performances : il s’agit de substances secondaires, loin des stéroïdes et autres anabolisants qui ont fait la une lors des précédentes affaires de dopage dans le monde de l’athlétisme. Pour les Jamaïcains, ces performances extraordinaires s’expliquent avant tout par l’univers propice que l’île offre à ses sprinters et par la technique qui leur est enseignée dès leur plus jeune âge.

D’un côté comme de l’autre, aucune preuve fondamentale n’a été apportée. Aucun « gros » cas n’a pour l’instant été révélé. Et Bolt, qui, comme Mohamed Ali ou Mickaël Jordan peut être vu comme le plus grand de son sport, reste plutôt éloigné de ces histoires (malgré quelques fréquentations farfelues et/ou contestables). Espérons qu’il le reste car si jamais, un jour, quelque chose venait à sortir, c’est tout un sport, toute une génération, tout un pays qui en pâtiraient. Le sport n’ont vraiment pas besoin d’un nouveau Lance Armstrong.

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