Natation et Jeux Olympiques : oui, mais à quel prix ?

Yannick Agnel, au coeur des tourmentes à Rio
Yannick Agnel, au coeur des tourmentes à Rio

Actuellement, dans les bassins de Rio, les nageurs français vivent leur rêve olympique en tentant de décrocher – avec difficulté – une ou plusieurs médailles. Un Graal, où tout se joue sur une course, c’est la partie visible de l’iceberg. Pour la partie immergée, celle que l’on ne voit pas, parole à Laure Manaudou (3 Olympiades, 3 médailles) et Amaury Leveaux (3 Olympiades, 4 médailles) deux illustres nageurs qui ont grandement contribué au récent âge d’or de la natation française. A travers leur autobiographie respective (Entres les lignes pour Laure Manaudou et Sexe, Drogue et Natation, un nageur brise l’omerta pour Amaury Leveaux), ces deux jeunes retraités des bassins reviennent sur l’ensemble de leur carrière, depuis leurs toutes premières longueurs. 

Dans ces deux récits, beaucoup de similitudes apparaissent et en disent long sur cet univers si particulier

Pas des passionnés de natation

Les deux champions l’affirment, haut et fort, dès le début de leur récit respectif : ils n’aiment pas nager. Pour eux, la natation n’est pas une passion, ils y sont venus un peu par hasard et y sont restés par la force des choses. D’ailleurs, jeunes retraités, ils semblent plus que satisfaits d’abandonner un quotidien terne et ingrat qu’ils décrivent au travers de plusieurs anecdotes – les kilomètres d’entraînements matin et soir, six jours sur sept ou l’odeur du chlore qui ne les quitte jamais : depuis l’arrêt de leur carrière, ils n’ont plus mis les pieds dans une piscine.

Des sacrifices : repères, jeunesse, études, famille.

Rome ne s’est pas faite en un jour. Tutoyer les sommets de la natation, non plus. Bien entendu, cela a dû se faire au prix d’efforts, de concessions et de sacrifices difficiles, parfois cruels. Dès le début de leur adolescence, ils ont dû tout quitter pour aller nager ailleurs (Melun pour Manaudou notamment). Dans un cadre de nouveau, loin de tout, coupés de tout ce qu’il avait connu jusqu’à présent, ils ont tenté de construire leur vie malgré un quotidien déjà très pris par la natation. La première conséquence, quasi inéluctable, est l’arrêt de la scolarité. Fort logiquement, il est impossible de mener de front études et entraînement. Très vite, ils se sont vus contraints d’abandonner collège et lycées afin de se consacrer à 100% à leur jeune carrière. Plus de famille, plus d’école, leur univers devient vite solitaire. A part le petit cercle du club (entraîneurs, camarades nageurs, etc.), il apparaît difficile de tisser une vie sociale en dehors des bassins. Tout cela, cette absence de repères solides, au moment où une identité se construit, a influé sur la personnalité des deux nageurs et pourra expliquer des comportements et des décisions futures.

Une ascension trop rapide

En parallèle de tout cela, le sportif suit son cours. Les progrès et les résultats s’enchaînent. Manaudou (surtout elle au début) et Leveaux trustent vite les podiums nationaux, européens, mondiaux et olympiques. De tels succès, flamboyants et rapides, dépassent le relatif anonymat dont ils jouissaient jusque-là, bercés par un quotidien routinier et austère, pour laisser place à une mise en avant tout aussi soudaine qu’inattendue. Exposition médiatique, sponsors, primes, soirées, tout va très vite et peut parfois monter à la tête. La jeunesse, l’absence de repères peuvent faire perdre le sens des réalités, quitte à tutoyer les excès et franchir la ligne jaune (Laure Manaudou n’hésitera pas à affréter un jet privé à plusieurs reprises pour aller rejoindre en Italie son boyfriend de l’époque, Amaury Leveaux, après ses premières médailles olympiques, dépensera sans compter et tirera un peu trop sur la corde des soirées).

Entourage, journalistes, Fédération et contrôles anti-dopage

Tous les deux, sans exception, décrivent un milieu peu vertueux où les jeunes nageurs en réussite deviennent vite des proies faciles face à des gens intéressés et/ou mal intentionnés. Si l’on n’y prête pas attention, les champions peuvent très vite ne plus être maîtres de leurs affaires et être contraints à affronter des situations contre leur gré.

De même, Manaudou et Leveaux alertent sur le rôle négatif que peuvent avoir les médias et les journalistes qui, un jour, glorifient un sportif et lui confère le rang de star, d’idole et, le lendemain, le destituer, sans raison valable.

Leurs critiques, au travers des mêmes anecdotes (le changement, dénué de toute logique sportive, à la dernière minute de l’ordre du relais français aux Jeux de Pékin en 2008 en finale du 4 x 100m), ils se montrent sévères face à la Fédération Française de natation (FFN) et ses instances dirigeantes, qui ont profité (notamment financièrement) des performances exceptionnelles des nageurs français au cours de la dernière décennie sans pour autant mettre en place une stratégie à long terme, viable, pour la natation française et ses nageurs, notamment l’épineuse question de leur reconversion après leur carrière, vrai sujet d’inquiétude pour les sportifs pour lesquels la FFN semble aux abonnés absents.

Enfin, la question du dopage n’est pas évitée. Fort logiquement, ils affirment être restés éloignés de toute tentation mais déplorent les athlètes qui y ont recours. Pour autant, Leveaux décrit un monde où la consommation de drogues (comme la cocaïne), à la fois récréatives mais aussi positives pour les performances, est assez courante. Bien que partisans d’une lutte antidopage active, ils en déplorent parfois les dérives, voire l’amateurisme : des contrôleurs parfois loin de savoir faire une prise de sang sans massacrer un bras ou un système de géolocalisation qui vous oblige à organiser vos journées (et vous y tenir) en amont.

Retour sur Terre

Pendant quasiment vingt ans, nos champions ont vécu en vase clos, dans le monde fermé de la natation, alternant entre entraînement, compétition et récupération. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Les médailles, les podiums et les records justifient-ils un tel investissement ? Comment appréhender un retour à la vie normale ? Avec quelles armes ? Des questions qui font office de nouveaux défis ! Dans tous les cas, pour Manaudou et Leveaux, leur maternité et paternité ont fait office de second souffle et de tremplins pour une nouvelle vie.

AUCUN COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE