Football à la française, l’interview

belle-ambiance-dans-les-tribunes-du-matmut-atlantique_3156053_1200x800Avec Football à la française que nous avons récemment chroniqué, Thibaud Leplat nous fait plonger dans l’histoire du football made in France, loin des clichés et des idées reçues. Avec une ambition : faire voler en éclat et avec style, l’idée que notre pays n’a pas de culture football. Une occasion idéale pour l’interroger sur son parcours et ses envies.

Quelles sont vos ambitions avec Football à la française ?

Thibaud Leplat
Auteur d’Eloge de Guardiola et de Football à la française

Ce livre est d’abord né d’un certain agacement et d’une intolérance à l’égard d’une idée largement répandue selon laquelle la France ne serait pas un pays de football. Il y a une culture football en France. Ce n’est pas la même que la culture supportériste. J’y ai joué très longtemps, j’ai traversé des régions entières pour jouer un match, j’ai connu des éducateurs, des joueurs, des journalistes, des écrivains qui professaient pour le football une sincère dévotion. Il me paraissait donc incohérent et peut-être même injuste de se plaindre dans un tel contexte. La France est un pays de culture. Elle est aussi un pays de football. Je suis donc parti à la recherche de cette culture foot négligée pour renouer le fil avec une tradition perdue ou oubliée.

Comment et pourquoi avoir proposé ce livre à votre éditeur ?

Parce qu’il me semble que le public est de plus en plus ouvert à des projets qui sortent de l’ordinaire, plus approfondis, plus personnels, plus exigeants. Il existe depuis plusieurs années une communauté très répandue de blogueurs, amateurs, lecteurs… au goût de mieux en mieux exercé. Je dois à ce titre rendre hommage aux Editions Solar (et à Benoît Bontout en particulier) de prendre le risque d’aller vers ces directions assez inconnues jusque là. À mon niveau j’essaie moi aussi de contribuer à la construction et à l’élaboration d’une culture française du football. Plutôt que de me plaindre, je préfère donc agir.

Que retenez vous de l’évolution et de la professionnalisation du football en France et de ses perspectives pour la décennie à venir ?

Une autre manière de voir et de penser le football français et son histoire
Une autre manière de voir et de penser le football français et son histoire

C’est une question très vaste. Je retiendrai un point récurrent dans l’histoire du sport français, c’est la réticence envers le professionnalisme. La création de la première division de football fut à ce titre l’objet de débats acharnés. Au fond la conception selon laquelle l’amateurisme serait un gage de valeur morale (et qu’on prend souvent à tord comme une idée « de gauche ») est une conception en réalité très conservatrice du sport. C’était la position de Pierre de Courbertin, aristocrate et père fondateur de tout le sport français. Sur son évolution je constate un soucis permanent de « modernisme » et d’éradication de la tradition et des prédécesseurs. Un club comme Nantes me semble avoir été victime de cette obsession de rentabilité financière à court terme ou de souci permanent de visibilité médiatique. Le club qui était en France (avec Reims) le plus beau représentant du jeu collectif et de la formation est devenu un club quelconque d’un point de vue institutionnel mais aussi footballistique. Il est donc parvenu au contraire de ce qu’il prétendait. Heureusement il y a des Lorient ou des Nice qui donne à la formation et au football professionnel français toute la noblesse qu’il mérite.

Quel regard portez vous aujourd’hui sur l’évolution tactique des footballs français et européen ?

L'équipe de France, fleuron du football national
L’équipe de France, fleuron du football national

Le football français est obsédé d’un côté par la Coupe d’Europe (c’est nous qui l’avons inventé après tout) et de l’autre par une prétendue formule magique pour gagner à tous les coups. Tant qu’on pensera qu’il y a une façon « juste » de gagner et qu’on s’obstinera à croire aux discours qui le prétendent, on n’arrivera pas à progresser.

C’est paradoxal au regard de l’importance de la France dans l’histoire du football : les plus grandes tactiques (la ligne, le béton), les plus grands journalistes (Hanot, Ferran, Thébaud), les plus grands compétitions (Coupe d’Europe, Coupe du Monde, Ballon d’Or), les plus grands joueurs (Ben Barek, Kopa, Platini, Zidane) sont français. Non que la France soit supérieure aux autres nations mais simplement parce qu’elle a toujours été, tout au long de son histoire, un creuset culturel unique et s’est trouvé ce titre été au coeur des grands courants de l’histoire des idées (et notamment tactiques). Il y a en France une culture du beau jeu mais aussi une culture du béton. J’aimerais réhabiliter cette controverse tactique plutôt qu’essayer de la résoudre à grand coup de « seule la victoire est belle ». C’est bien évidemment faux sinon on ne passerait pas nos journées à parler football.

Que pensez vous de l’évolution tactique contemporaine qui voit des équipes comme l’Atletico Madrid ou Leicester battre des équipes plus joueuses et s’imposer avec des pressings féroces et une logique défensive redoutablement assumée ?

L'art du jeu, la science de la tactique
L’art du jeu, une approche très française

Si ces deux équipes sont aussi séduisantes c’est qu’elles semblent parfaitement cohérentes avec leur organisation et leur histoire. Leurs tactiques plus réactives que constructives ne me semblent pas importées de l’extérieur. La culture de la souffrance est quelque chose d’intrinsèque à ces deux équipes. Le pire qu’il pourrait leur arriver désormais serait de devenir de « grandes équipes » et qu’on se mette à exiger d’elles du beau jeu.

Par ailleurs, je ne peux m’empêcher de constater la pauvreté tactique (hormis le Bayern) de cette Ligue des Champions en matière de jeu offensif. En venir à admirer des tacles légaux et des stratégies défensives nous dit pas mal de chose sur le peu de place laissé dans nos admirations à l’initiative et au talent. On s’obstine à voir des modèles partout. Tâchons plutôt de réfléchir sérieusement à ce qu’on veut faire et comment on veut le faire. Si demain toutes les équipes françaises se mettent à jouer comme l’Atletico ou comme Leicester, je ne suis pas sûr que nos résultats seront meilleurs. Il n’est pas honteux de défendre des équipes défensives, bien sûr. Il est honteux en revanche de ne jamais défendre le football.

Quel est votre parcours ? Qu’est ce qui vous a amené à devenir auteur et plus encore à écrire sur le football ?

Je suis philosophe de formation et footballeur par dévotion. J’ai joué longtemps (je joue encore un peu). Après avoir vécu 10 ans en Espagne j’ai découvert une autre manière d’écrire, de parler de football et que j’ai trouvé en accord avec ma sensibilité. J’y ai rencontré des hommes qui m’ont donné envie d’approfondir dans ce domaine comme Jorge Valdano, Juanma Lillo ou Diego Torres. Je me considère d’abord comme écrivain car la matière première de mon travail n’est pas l’information mais le style. C’est une problématique qui englobe avec elle des questions sportives mais aussi littéraires et philosophiques.

Comment abordez vous en tant que passionné et en tant qu’auteur et journaliste, l’évolution actuelle du football en tant que sport (dimensions politique, structurelle, financière, médiatique) ?

Il n’y a pas d’autre exemple sur terre donnant une idée plus précise de ce qu’est l’universel sinon le football. C’est un jeu d’une profondeur abyssale et qui, il me semble, a beaucoup souffert du snobisme des connaisseurs (qui font mine de se plaindre de leur isolement) mais aussi du snobisme des non-connaisseurs (leur ignorance sur le football était alors considérée comme un gage de bonne moralité). Il y a un grand travail à faire en profondeur sur le football, d’exégèse, de (bonne) vulgarisation. J’essaie de m’y atteler.

Un entretien réalisé par Jean-Baptiste Guégan.

Nos remerciements à Thibaut Leplat pour sa disponibilité et à Marie-Laure Auzias-El-Kadiri, l’attachée de presse de l’agence Babel oeuvrant pour les éditions Solar.

Une autre manière de voir et de penser le football français et son histoireFootball à la française, Thibaud Leplat, Solar

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