Lutte antidopage, un combat perdu d’avance

Dopage et sport business, la lutte antidopage n'a pas passez de moyens
Poste de contrôle antidopage lors du Tour de France – AFP

Les fédérations sportives internationales, chantres du sport business, ont depuis trop longtemps le monopole, l’apanage, de la lutte contre le dopage. Compte tenu des résultats accablants, des scandales à répétition et du retard accumulé dans ce combat, l’urgence point.  Peut-on seulement espérer des commissions indépendantes financièrement afin d’y remédier ? Rien n’est moins sûr.

« Peut-on lutter contre le dopage dans une société de marché ? » Jean-François Bourg et Jean Jacques Gouget nous interrogent à ce propos dans leur ouvrage, paru aux éditions du Seuil. La question sonne juste, le sport ayant rarement été aussi acculé par le spectre du dopage qu’en ce début d’année 2016. Pris au piège entre les contrôles positifs liés au Meldonium, le dopage technologique en cyclisme et les soupçons qui ont entouré l’IAAF, précipitant la chute de son ex-président Lamine Diack, mis en examen pour corruption passive et blanchiment aggravé, fin 2015. Omniprésent dans l’actualité, le dopage s’est adapté, transformé, au gré des innovations technologiques constatées dans la lutte contre ce fléau, ces dix dernières années. L’exemple du dopage technologique dans le cyclisme est révélateur de l’ampleur du phénomène. Si l’on en croit les principales fédérations sportives internationales, celles-ci n’ont jamais relâché l’étreinte, jurant de ferrailler contre ce fléau sur tous les fronts.

Pourtant, dans les faits, la réalité parait moins évidente, et les moyens financiers mis en place par lesdites institutions compétentes interpellent. Après tout, l’Agence Mondiale Antidopage n’est-elle pas financée à moitié par les fédérations sportives dont elle est censée surveiller les activités ? En effet, l’AMA compte 80 employés pour contrôler un secteur sportif bien trop vaste et dispose d’un budget de 26 684 298 $ où le CIO offre un dollar pour tout dollar donné par le secteur public, selon son rapport annuel 2014. « C’est clair qu’il peut y avoir présomption de trafic d’influence, note Pierre Rondeau, professeur d’économie à la Sports Management School. Une agence de lutte antidopage financée directement par des fédérations incitées, par la concurrence sportive médiatique, à galvauder la lutte, laisse place au doute. » Cyrille Guimard ne présentait pas les choses différemment lorsqu’il évoquait le cas de l’Union Cycliste Internationale dans nos colonnes récemment.

Une indépendance des institutions inexistante

En effet, quelle fédération souhaiterait se mettre à dos ses propres sportifs et ternir leur image alors qu’ils la font vivre ? Economiquement, la lutte contre le dopage soutiendrait une « internalisation des externalités » selon le langage des spécialistes. Autrement dit, la lutte antidopage, étant gérée et financée par les parties prenantes de cet écosystème du sport business, elle ne peut être efficace, dans la mesure où elle pourrait être contre-productive et nuire à leurs intérêts. « L’économiste Friedman, pour expliquer sa vision monétariste, parlait « d’indépendance des institutions pour éviter l’action politique électoraliste », explique Pierre Rondeau. Les Etats s’ils ont à la fois la charge de la gestion de la monnaie et de l’obligation électoraliste privilégieront leurs intérêts individualistes en laissant couler la monnaie et provoqueront, de fait, l‘inflation qu’ils cherchaient justement à éviter. »

Cet exemple éclairant s’applique tout à fait au sport. Après tout, la conduite qui incite l’individu, les équipes, les clubs, à encourager la prise de produits illicites est la résultante d’une recherche constante du profit et de la performance. Les fédérations sont en concurrence médiatique, luttent pour davantage de pouvoir. Elles ont donc tout intérêt à améliorer la performance de leurs sportifs par tous les moyens, dont le dopage. « Beaucoup de résistance vient des organisations sportives elles-mêmes qui ne veulent pas découvrir les gens dans leur sport qui se dopent, car cela ternirait leur image », indiquait Dick Pound, ancien président de l’AMA en réaction aux propos de Novak Djokovic.

Confier la lutte à des institutions supranationales

L’intérêt individuel serait donc se doper, si tout le monde le fait. Le seul exemple du tennis est révélateur. Alors que les stars des circuits ATP et WTA s’écharpent sur le sujet depuis l’annonce du contrôle positif au Meldonium de Maria Sharapova, on apprend que la fédération internationale de tennis (l’ITF) n’aurait déboursé que quatre millions de dollars dans la lutte antidopage. Une somme qui parait dérisoire, notamment au regard du Prize Money encaissé par les vainqueurs homme (Novak Djokovic) et femme (Serena Williams) du tournoi de Wimbledon la même année (5.320.400$).

A titre de comparaison, l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF) ne consacrait que deux millions et demi de dollars par an contre le dopage en 2014, selon CNN. Et encore, Lamine Diack na cessé, tout au long de son mandat (1999-2015), d’accroître le budget prévu à cet effet. La seule solution viable afin de lutter efficacement contre la tricherie et la fraude serait alors de mettre en place des instituts et commissions indépendantes. Dans les statuts, elle n’est pas toujours effective, économiquement et financièrement, également, le doute subsiste. « Il faut des commissions indépendantes, c’est clair, assure Pierre Rondeau. Mais au niveau financier, elles n’existent pas. En France, la DNCG est dépendante de la LFP, elle-même contrainte par la réussite sportive des clubs. Il y a un risque de confusion. Au niveau du dopage c’est pareil. »

Qu’est en droit d’espérer dans un tel contexte ? Sebastian Coe, le président de l’IAAF, a énoncé fin de l’année dernière, sa feuille de route. Et parmi les nombreuses décisions, deux nous importent dans le cas présent : le doublement du budget antidopage, qui va passer de 4 à 8 millions de dollars (de 3,72 millions d’euros à 7,45), et le doublement des tests au niveau international, qui concerneront désormais 1000 athlètes. De quoi rassurer les plus sceptiques ? Pas tout à fait. Pierre Rondeau va même plus loin. « La lutte devrait passer par des institutions supranationales. L’ONU par exemple, ou bien l’Union Européenne.»

Quentin Migliarini

Quentin Migliarini est diplômé de l’ESJ Paris en Master Journalisme sportif, il a travaillé au Figaro, Reuters et collabore avec IDalgo, agence numérique spécialisée dans le sport.

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