On a lu : Le Cycliste Masqué

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Qui est le Cycliste masqué ?

A l’heure où les Indignés et les Ciudadanos en Espagne ou les #NuitDebout en France, pour ne citer qu’eux, proposent et militent pour un nouveau mode de gouvernance, Le Cycliste masqué, le petit dernier d’Hugo Sport, qui sort aujourd’hui en librairie, leur fait étrangement écho : à quand une nouvelle gouvernance du monde du cyclisme actuel, un « milieu » à part entière, figé par ses codes et ses (mauvaises) habitudes ?

Pourquoi un tel livre ? Tout d’abord, derrière l’anonymat que le rédacteur préfère garder, se cache vraiment un cycliste toujours en activité et à la carrière aboutie. Ce « Cycliste masqué » souhaite lever le voile sur ce qu’est devenu le cyclisme pour que «les gens devant leur télévision ou sur bord des routes […] savent […] ce qu’est la vie d’un pro », de « celle d’un jeune qui arrive et fait carrière » mais aussi « pour ceux qui veulent faire du cyclisme leur profession sans hypocrisie.» Que tous ces gens savent «  le véritable quotidien d’un coureur, sa vie de famille, les codes et les rituels du peloton, sa complicité avec les hommes de l’ombre, […] ses vices et ses mauvaises habitudes. »

Dur dur d’être un coureur ?

Qu’y apprend-on ? Que le monde du cyclisme est un milieu fermé, une « mafia », un « business ». Que les coureurs sont « des coureurs mercenaires en CDD court, salariés par des équipes de marques commerciales » et que les équipes cyclistes se comportent plus en « gestionnaires d’entreprise qui font fructifier leur investissement » où le coureur n’est « pas une ressource humaine, mais un actif » qui doit être « rentable » suivant un « business plan » prédéfini. Par conséquent, les résultats des courses ne sont font pas toujours « à la pédale », les directeurs sportifs organisant parfois les arrivées, non pas en fonction du potentiel, mais en fonction des plus gros contrats de leur équipe. D’ailleurs, il est courant de voir l’issue d’un bon nombre d’épreuves achetées, monnayées à coups de dizaines de milliers d’euros. Enfin, parfois, au moment de la renégociation d’un contrat avec un de ses coureurs, un manager peut même faire perdre un de ses coureurs, le mettre en difficulté, pour faire pencher la balance en sa défaveur.

Même si « ce n’est pas dur d’être coureur cycliste », le Cycliste masqué décrit une réalité parfois difficile où tout va très vite, aux antipodes de la vie réelle : « tu ne t’occupes pas de la vie normale. […] Tu es absent de la maison entre deux cent et deux cent cinquante jours par an » avec seulement un mois de vacances par an.  L’ambiance au sein du peloton n’est également pas au beau fixe : alors que l’ancienne génération était venue par passion et par amour du cyclisme – passion vite rattrapée par la réalité, le vélo devenant un simple métier -, la nouvelle génération « TPMG » (Tout pour ma gueule) se distingue par son individualisme et sa distance par rapport à l’histoire du vélo.

Et le dopage dans tout ça ?

Une partie importante du livre est consacrée au dopage, réalité du cyclisme. Tout d’abord, Le Cycliste masqué tient à préciser que « ceux qui trichent savent ce qu’ils font » et que « le dopage n’est plus obligatoire ». Mais, si l’on veut gagner chez les professionnels, se doper devient malheureusement nécessaire. « Moi, sous cortisone, j’ai gagné, et je me suis transformé. Avant ça, j’étais passé à côté des classiques alors que j’étais super bien préparé, mais en restant clean ». Il y a eu « un avant et un après cortisone ».

Cortisone, EPO, caféine, tramadol, corticoïde, Stillnox, etc. : Le Cycliste masqué ne manque pas d’humour pour décrire toute la pharmacopée du coureur cycliste. D’ailleurs, quelques-uns de ces mélanges dignes de l’apprenti sorcier, mettant souvent les coureurs « dans un état second », seraient responsables de certains chutes et accidents de course.

Le plus souvent, certes de moins en moins avec l’arrivée du professionnalisme, ce dopage usuel que l’on pourrait presque considérer comme  artisanal ne fait pas tout. Pour des « des montées de trente minutes à 400 watts », c’est-à-dire l’effort produit par les leaders des Grands Tours, « il faut autre chose. »

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Plongée dans le monde réel du vélo

Selon lui, tout le peloton est susceptible de recourir au dopage. « Il n’y en a pas un en qui je crois vraiment à 100%. » Même les coureurs français, tant qu’ils ne lui auront pas « apporté la preuve » de leur vertu, il aura du mal « à les trouver crédibles. »

Selon lui, la lutte antidopage actuelle avec ADAMS, le logiciel de localisation des coureurs « a au moins le mérite d’être dissuasif » mais « aucun des grands bandits du vélo ne s’est fait prendre, ni se fera prendre. ». Par exemple, les contrôleurs ont du mal à se rendre jusque dans certaines contrées exotiques où certains coureurs disparaissent à certains moments de l’année.

Ce qui le met « en colère », ce n’est pas l’attitude de ses collègues cyclistes mais la complaisance des autorités (l’UCI, les fédérations nationales et même l’Agence Mondiale antidopage) qui « savent », couvrent, arrangent et même préviennent en amont des contrôles.

Le pouvoir aux coureurs ?

Et si tout cela changeait et qu’un vent de révolte émanait du peloton ? Historiquement, le peloton a toujours décidé et était le vrai patron (Hinault, Merckx, etc.). Mais, aujourd’hui, « Nous, les coureurs, […] on ne dit toujours rien. […] Un bon putsch, voilà ce qu’il nous faut. » Pour instaurer un nouveau moyen de fonctionner, une nouvelle ère. « Dans le peloton, on est nombreux à penser qu’on devrait suivre l’évolution de beaucoup d’autres sports – et de la société en général -, plutôt que de s’arc-bouter sur la nostalgie d’un patrimoine géré par des dirigeants usés. ». Pour que ça marche, il faudrait mieux partager l’argent que génère le vélo (notamment les droits télévisuels), contrairement aux autres sports : « personne, à part ASO, ne profite du vélo. Au football et au rugby, tout le monde a sa part du gâteau. » Il faudrait « rémunérer les coureurs, les équipes et les petits organisateurs » qui restent trop « dépendants des sponsors qui fluctuent ». Mais avant cela, un vrai coup de balai s’imposte : « La vraie révolution, c’est de mettre dehors certains incompétentes cacochymes et la cohorte des docteurs pourris », ces managers d’équipes et institutionnels « fossoyeurs » qui sont là depuis 30 ans et  qui « font de la m…. ». Car l’enjeu aujourd’hui est réel et c’est l’avenir du cyclisme qui se joue : « Il faudrait que le vélo retienne les mecs bien et ne les fasse pas fuir en ne gardant que ceux qui dérivent. »

Verdict

Que penser de ce Cycliste masqué ? Honnêtement, il se dévore. Sa lecture est simple, rythmée entre l’humour et les anecdotes sur les coureurs, les managers ou les journalistes (que nous vous laissons découvrir) mais aussi par la gravité des sujets dénoncés.

Sa portée sera-t-elle forte ? Nous l’espérons. L’ouvrage est une pierre de plus à la dénonciation de ce microcosme qui devient de plus en plus un secret de polichinelle. Le cyclisme a-t-il vraiment changé après l’affaire Festina ? Après Armstrong ? Pas vraiment, les mauvaises habitudes ont continué et se sont même répandues. Cependant, si l’on en croit le Cycliste Masqué, une volonté de changement émerge du côté des coureurs. Est-ce assez fort pour bousculer ce laxisme latent qui profite des forts enjeux économiques et médiatiques pour ne rien changer ? Le spectateur, les media, les sponsors,  même s’ils savent, continueront-ils de suivre ? Tout cela n’annihile-t-il pas ce combat qui risque d’être perdu d’avance ?

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