Arsène Wenger, gérant tactique et financier

Arsène Wenger, manager et gérant  incontournable d'Arsenal
De gauche à droite : Bixente Lizarazu, Arsène Wenger et Christian Jean-Pierre

Arsenal se dirige sauf surprise vers une nouvelle saison sans titre. 3ème en championnat avec 11 points de retard sur Leicester, le club londonien est également éliminé de toutes les coupes. Hormis deux FA Cup glanées lors des deux dernières saisons, les canonniers n’ont pas gagné de trophées majeurs depuis le titre de 2004. Malgré cette disette sportive, c’est le seul club européen qui dégage régulièrement des bénéfices. Le responsable de cette situation catalyse l’attention : Arsène Wenger, autant admiré par ses dirigeants et actionnaires que décrié par ses propres supporteurs.

Un pionnier en Angleterre, symbole du football mondialisé

Entraîneur d’Arsenal depuis 20 ans, le coach français affiche le plus long bail sur un banc européen. Deux décennies qui ont vu le club remporter pas moins de 15 titres et devenir un des clubs européens les plus sains financièrement. Deuxième entraîneur non britannique à venir exercer dans le championnat en 1996, Arsène Wenger est aussi le premier à inscrire son nom au palmarès de la Premiere League.

Après des expériences d’entraîneur en France (Strasbourg, Monaco) et au Japon (Nagoya Grampus Eight), il arrive en Angleterre avec des méthodes inédites (grande ouverture aux étrangers, importance de la diététique et de l’étude statistique) et une idée de jeu très continentale.

Le développement de ses idées: du ballon aux bilans financiers

Au fil des années, Arsène Wenger a affiné sa vision du football : un jeu fluide, fondé sur la passe, la possession de balle, et porté vers l’attaque. Outre le côté tactique, le technicien a une idée très précise de l’effectif qu’il souhaite posséder : une équipe de jeunes joueurs au fort potentiel et peu coûteux, facile à former, à développer et à entraîner.

En plus de ses titres obtenus dès 1998, il s’est révélé être un gérant avisé d’un point de vue financier en bon titulaire qu’il est d’une licence en sciences économiques. Ses qualités ont fait naître une certaine légitimité auprès du board du club et notamment du Vice-Président des premières années, David Dein. Les dirigeants ont rapidement compris que l’alsacien était un homme capable de faire augmenter considérablement la valeur marchande d’un effectif. C’est lui qui a permis de révéler ou de confirmer : Patrick Vieira, Kolo Touré, Robin van Persie, Thierry Henry ou encore Cesc Fabregas, pour ne citer qu’eux. Chaque achat du français est réfléchi et s’établit toujours en fonction de la capacité du joueur à s’intégrer dans un collectif, et de son potentiel sportif et marchand.

Deux exemples illustrent bien la philosophie de recrutement du technicien français : en 1997, il recrute Nicolas Anelka au Paris Saint Germain pour 5 millions de francs soit moins d’un million d’euros actuels; l’attaquant est revendu deux ans plus tard pour 220 millions de francs au Real Madrid. En 2006, la défense des Gunners établit un nouveau record de matchs sans prendre de but en Ligue des champions (10 matchs). Cette défense a coûté seulement 6 millions de livres…

Arsenal
Emirates Stadium, le stade d’Arsenal

Priorité au projet du club…et à sa pérennité

« Je me reconnais un mérite : j’ai toujours traité Arsenal comme s’il m’appartenait. Ma grande fierté sera de me dire que le jour où je partirai, je laisserai une bonne équipe, une situation saine et un club capable de performer dans le futur. […] On me l’a parfois reproché. Parce que je ne suis pas assez dépensier. Pas assez insouciant. Je me reconnais le courage d’avoir appliqué mes idées et de me battre pour elles. »
L’Equipe, Sport & Style, 7 novembre 2015

Une déclaration qui illustre bien la philosophie d’Arsène Wenger, sa vision du football et sa relation au club. Peu de coachs peuvent aujourd’hui se targuer d’avoir un tel intérêt pour la santé économique et financière de leur club, sans risquer leur carrière. Sans parler de mercenaires, les grands tacticiens d’aujourd’hui passent de clubs en clubs, en dépensant sans compter tout en s’inquiétant davantage de leur réussite que de l’avenir économique de leur équipe. Il est évidemment possible de critiquer la philosophie du français. Mais que penser alors de l’état des équipes laissées par José Mourinho à l’Inter Milan ou au Real de Madrid ?

Pour autant, il devient difficile de défendre le palmarès récent des Gunners (absence de victoire en championnat, pas de participation en quart de finale de Champions League depuis des années, seulement deux FA cups glânées en 2014 et 2015), d’autant que l’excuse financière liée au stade n’est plus de mise. En effet, le niveau d’endettement net du club est passé de 318 M£ en 2008 à seulement 5,681 M£ au 30 mai 2015, ce qui laisse des marges d’investissement plus que confortables. Aujourd’hui, selon Christophe Lepetit, responsable du CIES Football Observatory, le club pourrait acheter deux grands joueurs du calibre d’Alexis Sanchez ou Mesut Ozil à chaque mercato estival. Au lieu de cela, seul le gardien Petr Cech a été recruté l’été dernier pour une somme avoisinant les 14 millions d’euros…

Le club d’Arsenal est ainsi devenu un modèle financier (435,5 M€ de chiffre d’affaires en Europe, 7ème rang du Deloitte Money League 2016), notamment grâce à la rentabilité de son stade, la plus forte d’Europe avec 132 M€ de recettes en 2014/2015, tout en s’imposant dans le même temps comme l’archétype de l’équipe qui perd.

Une obsession : rentabiliser ou gagner ?

L’entraîneur français s’est installé dans une situation de confort vis-à-vis de ses dirigeants, à tel point qu’il ne semble plus jamais menacé. Pour Raffaelle Poli, co-fondateur et responsable du CIES Football Observatory, la vision de Stan Kroenke, l’actionnaire principal qui détient 66% des parts du club, est claire : « L’investisseur américain n’est pas là pour gagner des titres. Son but est d’investir dans le divertissement afin de gagner de l’argent ».

Cette stabilité le conforte dans une philosophie idéale financièrement, mais qui pénalise les résultats sportifs. Aujourd’hui, le club bute sur les convictions du français : recruter jeune et pas cher, ne pas acheter de stars, toujours attaquer et toujours avoir le ballon. Ces convictions en font aujourd’hui un entraîneur décrié autant pour sa naïveté tactique que pour sa politique de recrutement..

La longévité d’Arsène Wenger, récemment bombardé ambassadeur du jeu vidéo PES CLub Manager de Konami, est extraordinaire, mais elle montre ses limites depuis plusieurs années. Combien de temps encore Stan Kroenke, le milliardaire américain, ignorera-t-il la grogne d’une partie des supporters ? À croire que le projet est plus important que les résultats, car selon un journaliste de CNN, le club aurait proposé une prolongation de contrat de trois ans à l’alsacien.

Quentin Ducrocq et Jean-Baptiste Guégan

Quentin Ducrocq est diplômé du BBA EDHEC, l’école de commerce de Lille. Il a ensuite changé de voie pour intégrer l’ESJ Paris en journalisme sportif. Quentin est un suiveur avisé de cyclisme et de football.

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